L’art divinatoire des charms à travers l’histoire

L’art divinatoire des charms à travers l’histoire

Mona BESSAA

Introduction

L’étude scientifique des charms (ou breloques magiques) et de leur usage divinatoire éclaire l’anthropologie de la croyance, la religiosité populaire, ainsi que les processus de structuration symbolique des sociétés humaines. Cette exploration diachronique révèle ainsi la persistance et la transformation de ces objets, dont la vocation oscille entre protection, prédiction et médiation, reliant l’humain au surnaturel et le visible à l’invisible.

Premières traces archéologiques : amulettes et autres objets apotropaïques

Les premières manifestations connues d’objets rituels remontent au Paléolithique supérieur (environ 75 000 à 30 000 ans avant notre ère). Des coquillages percés[1], pièces d’os gravées et pierres polies sont retrouvés en contextes funéraires[2] et domestiques. Leur récurrence suggère une fonction dépassant le simple ornement ; Ils étaient considérés comme dotés d’une force d’action appelée « mana »[3], une énergie invisible capable de protéger (fonction apotropaïque, c’est-à-dire de conjurer le mauvais sort), de guérir ou d’attirer la chance.

À l’époque néolithique et durant la protohistoire, la sacralité de ces objets s’affirme. Dans l’Égypte antique, les amulettes, souvent travaillées en pierres semi-précieuses ou métaux précieux, revêtent une importance capitale dans la vie comme dans la mort. Le scarabée, l’œil oudjat, la croix ankh sont investis d’un symbolisme puissant : ils incarnent la régénération, la protection divine et l’accès à l’invisible. Les textes funéraires précisent la nature et l’agencement des amulettes censées assurer passage et sérénité dans l’Au-delà.

 

 

Fig.1 - Os oraculaire, Chine (XVIe-Xe siècle av. J.-C.). Source :  image en domaine public, via Wikimedia Commons

Antiquité gréco-romaine : entre magie, rite et divination

Le monde gréco-romain développe une véritable science magique intégrant la divination par les objets : la cléromancie. Cette technique consiste à prédire l’avenir par un tirage au sort ou un lancer d’objets. Le procédé repose sur l’idée que le hasard apparent est en réalité guidé par une force divine : le mouvement, provoqué par l’homme, est interprété comme l’expression immédiate de la volonté des dieux, notamment Hermès chez les Grecs ou Fortuna chez les Romains.

La cléromancie englobe plusieurs méthodes où des objets tels que dés, osselets, cauris, pierres ou symboles marqués sont jetés, puis interprétés selon un système symbolique ou numérologique. Chaque objet ou position, choisi « au hasard », est porteur d’un message sur le passé, le présent ou l’avenir. Son interprétation requiert un savoir spécifique, souvent confié, là aussi, à un devin.

 

Fig.2 - Pratiques divinatoires clés : typologie diachronique et exemples emblématiques

 

Parallèlement, de nombreuses amulettes portent des inscriptions magiques :  les célèbres Ephesia grammata sont un groupe de six mots magiques en grec ancien, attestés du Ve siècle av. J.-C. au IVe siècle ap. J.-C., inscrits selon la tradition sur la statue d’Artémis d’Éphèse. Ces formules inintelligibles, souvent considérées comme dénuées de sens, détenaient néanmoins un pouvoir protecteur, notamment contre le malheur et les démons, à condition d’être correctement prononcées. Leur origine est probablement préhellénique, liée aux pratiques magiques anatoliennes ou crétoises, avec un rôle rituel souligné par des auteurs antiques comme Clément d’Alexandrie ou Plutarque. Les Ephesia grammata illustrent ainsi l’importance du son et de la parole magique dans l’Antiquité grecque.

Les Papyrus magiques grecs (en latin Papyri Graecae Magicae, abrégés PGM) constituent un corpus important de manuscrits magiques découverts en Égypte gréco-romaine, datant du IIe siècle av. J.-C. au Ve siècle ap. J.-C. Rédigés majoritairement en grec ancien, mais aussi en démotique ou en copte, ces papyrus contiennent une variété de textes mêlant sortilèges, formules, hymnes, rituels divinatoires, incantations et prières visant des effets divers tels que protection, guérison, amour, malédictions ou contact avec des divinités.

Dans la société romaine, la lamella désigne une fine plaque de métal, souvent en or, bronze ou argent, gravée de formules magiques, de symboles ou de noms de divinités, puis enroulée sur elle-même pour former un petit rouleau porté sur soi à des fins de protection ou de divination. Ces lamellae étaient conçues pour conjurer le mauvais sort en agissant comme des amulettes apotropaïques, c’est-à-dire destinées à repousser les influences néfastes, les maléfices et le mauvais œil. Par ailleurs, les Romains utilisaient aussi des objets en forme de phallus, symboles virils et apotropaïques puissants, associés au dieu Priape. Ces amulettes visaient à détourner le regard malveillant par leur caractère grotesque et à provoquer le rire en ridiculisant le mal.

De même, la main de Sabazios (geste ou pendentif représentant une main avec un pouce saillant, était portée comme talisman pour neutraliser la malchance et parfois utilisée lors de rites divinatoires pour appeler la protection divine ou obtenir des réponses lors d’instants critiques. Cet objet et autres amulettes se retrouvent fréquemment dans les tombes, sur les maisons, ou portés comme bijoux.

Moyen-Âge européen : christianisation et persistance du magique

Avec la christianisation progressive de l’Europe, les objets rituels subissent un processus d’intégration, de transformation ou de marginalisation. Les reliques, croix d’argent, médaillons gravés de psaumes ou de figures de saints deviennent de nouveaux objets de médiation avec le divin, les anciens rituels étant partiellement remplacés par des invocations chrétiennes.

Certaines pratiques populaires restent néanmoins attachées à la magie traditionnelle : L’usage des brevia, parchemins ou textiles brodés de textes saints, est fréquent dans la sphère domestique ou agricole. Ils servent à protéger le bétail, la demeure ou la santé des hommes. La baguette de sourcier, dont l’usage est attesté dès le Moyen Âge tardif, s’accompagne d’incantations magico-religieuses devant révéler “la vérité cachée” (sources, minerais, objets perdus ou futurs conjoints).

Deux documents majeurs illustrent cette double tradition :

 

·      Les “Merseburger Zaubersprüche” (formules magiques de Mersebourg, Xe siècle), seules incantations païennes germaniques survivantes ;

 

Fig.3 - Emil Doepler, Wodan guérit le cheval de Balder, vers 1905, peinture. Source :  image en domaine public, via Wikimedia Commons

« Wodan heilt Balders Pferd » illustre une scène tirée des Incantations de Mersebourg, mêlant magie et mythologie germanique. On y voit Wodan (Odin) soigner le cheval blessé de Balder, tandis que les déesses Sinthgunt et Frija assistent silencieusement à ce rituel de guérison.

 

·      Les rituels manuscrits mêlant formules païennes et prières chrétiennes, fréquemment retrouvés dans les livres d’heures et grimoire paysans, qui visent à capter la faveur divine tout en sollicitant la puissance de l’objet.

Anthropologie comparée : typologie, fonctions et transmission

L’usage des objets magiques à vocation divinatoire présente un extraordinaire universalisme : toutes les aires culturelles développent, à partir d’une base matérielle modeste, une sophistication symbolique permettant à l’objet d’être reconnu comme légitime vecteur de la volonté surnaturelle. En Afrique de l’Ouest, le cauri est jeté pour lire le destin, tandis qu’en Chine, talismans et monnaies percées sont consultés pour la divination.

Sur le plan socio-anthropologique, ces objets sont à la fois :

·      Individuels et collectifs : ils structurent l’identité (famille, clan) par leur transmission, leur accumulation, et le récit dont ils sont porteurs.

·      Objets liminaux : ils servent à traverser ou négocier l’incertitude (maladie, naissance, entreprise risquée, décès).

·    Vecteurs performatifs : leur efficacité dépend du rituel, de la parole (formules mémorisées, récit mythique) et du geste.


Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss abordent tous deux la magie non comme une simple superstition individuelle, mais comme un phénomène fondamentalement social et symbolique. Leur analyse de la magie par l’objet, c’est-à-dire la manière dont des objets, des rites et des gestes servent de « médiateurs » entre le monde matériel et les croyances collectives, repose sur la notion de médiation symbolique.

Chez Mauss, dans Esquisse d’une théorie générale de la magie (avec H. Hubert)[4], la magie ne réside pas dans l’objet ou l’action physique en soi, mais dans la croyance collective en leur efficacité : c’est la société tout entière qui confère une puissance aux objets et gestes magiques. L’efficacité de la magie est donc morale et sociale, et non physique : c’est la croyance partagée, cristallisée par des représentations et rituels collectifs, qui rend la magie opérante. L’objet magique sert de support matériel à cette croyance : il donne forme, à travers des rites et des symboles, à des attentes, des désirs ou des peurs ressentis collectivement. Mauss introduit la notion de mana, une force impersonnelle dont l’objet est le vecteur.

Chez Lévi-Strauss, notamment dans La Pensée sauvage [5] (1962), la pensée magique est une façon de relier les choses, grâce à des objets et des rituels, entre le monde des symboles (comme le langage ou les règles sociales) et la réalité concrète (comme le corps, la maladie ou la nature). Selon lui, ce n’est pas l’objet magique qui a un pouvoir spécial, mais la signification symbolique qu’on lui donne. L’objet sert de « pont » entre ce que ressent l’individu et ce que pense le groupe, entre l’émotion et la réflexion. Lévi-Strauss montre, par exemple avec le chamanisme, que les rituels magiques mettent en action toutes les structures (sociales, mentales, linguistiques, cosmiques) qui donnent du sens au monde et permettent d’agir sur lui.

 

Fig.4 - Ensemble de six os de divination, Zambie, 1880-1920. Wellcome Collection. Source :  image en domaine public, via Wikimedia Commons

Dans de nombreuses communautés africaines, la divination permet de diagnostiquer la cause d'une maladie. Ces os étaient jetés sur une natte et le devin interprétait les motifs formés. Les os sont sculptés en forme de poisson. Ils sont décorés de motifs en anneaux et en points largement utilisés en Zambie.


Fig. 5 - La divination par Les graines chez les Hova. 1900/1930. Source :  image en domaine public, via Wikimedia Commons

Que sont les Charms en divination ?

En divination, le terme anglais "charms" se traduit généralement par "amulette(s)", "breloque(s)" ou parfois plus largement par "formule(s) magique(s)" ou "sortilège(s)", selon le contexte.

En divination, les charms sont souvent de petits objets ou symboles porteurs de signification, utilisés comme support lors de la pratique par tirage ou jet, pour interpréter des réponses à des questions selon leur placement, orientation ou symbolique. Ils portent des symboles universels (ex. trèfle, ancre, clé) servant à « lire » ou deviner des conseils, des protections ou des événements futurs.

Dans la culture contemporaine, la magie ancienne reprend vie à travers la popularité des symboles mystiques. Runes et oracles sont ancrés dans la pop culture et les pratiques spirituelles. Ils indiquent un retour à la quête de protection, de chance et de sens par le geste symbolique des charms.

Modernité et transmission : l’exemple contemporain des breloques divinatoires de Mona Bessaa

Dans la continuité vivante des pratiques ancestrales, l’artiste et chamane Mona Bessaa illustre avec singularité la relecture moderne de la tradition magique des breloques divinatoires. S’inscrivant dans le double mouvement de préservation du patrimoine symbolique et de renouvellement créatif, Mona élabore des «oracles de breloques » qui conjuguent l’ésotérisme traditionnel à une esthétique contemporaine. Sa démarche puise dans le symbolisme hérité des cultures anciennes : chaque breloque est conçue comme un microcosme porteur de sens, respectant les archétypes et typologies attestés dans les amulettes, talismans et supports divinatoires historiques.

 

 Fig. 6 - Six oracles de breloques divinatoires créés par Mona Bessaa
Fig. 7 - L’oracle des breloques d’amour

Ces oracles sont pensés comme des ponts entre générations, permettant à chacun·e d’actualiser un rapport personnel au destin, à l’intuition, et à l’invisible, tout en honorant la mémoire des gestes rituels collectifs. Son approche s’ancre dans une perspective de respect des anciens codes symboliques, dont elle revendique l’actualité : ainsi, le langage des formes (clé, cœur, étoile, main, animaux, etc.) et la pluralité des matériaux (alliages, pierres, textures naturelles) ne relèvent pas du simple effet décoratif, mais d’une ontologie des signes et du contact magique à l’œuvre dans la matière elle-même.


Fig. 8 – De gauche à droite : L’Oracle des breloques de Mona, L’Oracle des breloques de l’enfant intérieur, L’Oracle des breloques délicieuses et L’Oracle des breloques d’Eluetia.

Ses ouvrages et oracles, disponibles notamment sur les plateformes officielles, sont accompagnés de livrets explicatifs détaillant les correspondances symboliques de chaque breloque ; ces outils pédagogiques favorisent la réappropriation consciente de la pratique divinatoire dans un monde sécularisé, sans la vider de sa portée métaphysique.

Pour conclure

L’histoire des charms divinatoires témoigne de l’attachement humain universel à des objets chargés de sens, capables de conjurer l’incertitude et de relier le visible à l’invisible. De la préhistoire aux sociétés antiques, médiévales et modernes, ces amulettes ont toujours accompagné les rites, transmettant savoirs symboliques et croyances collectives. Leur transformation constante illustre une adaptation culturelle répondant à un besoin fondamental de protection et de compréhension du destin.

Aujourd’hui, grâce à des créateurs comme Mona Bessaa, cette tradition millénaire se réinvente pour offrir à chacun un accès contemporain à la sagesse des signes et symboles, dans un dialogue vivant entre héritage ancien et spiritualité moderne. Ainsi, les charms demeurent un art divinatoire à la fois historique et toujours actuel.



[1] SAVATIER, François. Le plus ancien témoignage de pensée symbolique est néandertalien. [en ligne]. Disponible sur : https://www.pourlascience.fr/sd/prehistoire/le-plus-ancien-temoignage-de-pensee-symbolique-est-neandertalien-12975.php. Date de consultation : 27/07/2025.

[2] BARCAT, Dominique. Les amulettes de type égyptien en contexte funéraire en Grèce et en Egypte : étude comparative. [En ligne]. Archimède : archéologie et histoire ancienne n°6, 2019. pp.222-238. Disponible sur : https://shs.hal.science/halshs-02927571/file/Var02_BARCAT.pdf  Date de consultation : 27/07/2025

[3] Le mana est une force surnaturelle, spirituelle et sacrée provenant essentiellement des cultures mélanésiennes et polynésiennes. Il sagit dune énergie invisible qui imprègne lunivers et certains êtres ou objets, leur conférant puissance, influence ou efficacité symbolique exceptionnelle. Le mana peut se manifester chez des personnes reconnues pour leur spiritualité ou leurs dons, chez des lieux sacrés ou dans des objets rituels, entraînant respect, protection ou pouvoirs magiques.

[4] Mauss M, Hubert H. Esquisse d'une théorie générale de la magie. In : Sociologie et anthropologie. Paris : PUF, 1950. p. 1141.

[5] Lévi-Strauss C. La pensée sauvage. Paris : Plon, 1962.

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